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27

mars

2012

Les Misérables au CM2 ? (suite)

Construction du projet

Au cours de l'été 2011, j'ai donc relu Les Misérables, dans la belle édition établie par Yves Gohin, en tâchant de garder à l'esprit la question suivante : quel programme de lecture pouvais-je élaborer pour une classe de CM2 ?

 

Mon idée initiale était d'effectuer une sélection de pages célèbres et de proposer, tout au long de l'année, la lecture de ces extraits, encadrée par une mise en contexte et un résumé oral des chapitres intermédiaires, sachant que je m'imposais la même contrainte que pour les nouvelles de Maupassant : donner une lecture de Victor Hugo où le texte ne soit ni simplifiée ni édulcoré — autant que possible, intact.

 

À l'échelle des différents livres qui constituent les cinq parties du roman, ma lecture a conforté cette hypothèse de travail : Hugo est généreux en digressions, souvent de dimensions impressionnantes ; les chapitres consacrés à la bataille de Waterloo, à l'histoire des égouts de Paris ou aux origines d'un ordre religieux fictif pouvaient tout entiers passer à la trappe sans regret, bien que j'y aie trouvé mon plaisir de lecteur adulte.

Mais une fois enlevées ces digressions, restait un roman-feuilleton gigantesque qui me semblait encore supérieur à la somme de ses parties. En isoler des pages célèbres, fabriquer en quelque sorte le Lagarde et Michard des Misérables, cela me déplaisait : qu'est la rencontre avec Cosette dans le bois de Montfermeil si elle est coupée de la longue marche de Jean Valjean depuis Digne et sa rencontre avec Petit-Gervais ? Qu'est la tempête sous le crâne de M. Madeleine sans l'écho qu'elle trouve dans le dilemme de Marius hésitant entre sauver sa bien-aimée et honorer le serment à son père, et le déchirement de Javert face à son devoir d'arrêter l'homme à qui il doit la vie ?

 

En fin de compte, construire une anthologie des grandes scènes des Misérables aurait largement entamé l'impact dramatique de ces scènes, solidaires d'une structure plus vaste qui leur donne toute leur force.

 

Après mûre réflexion, j'ai donc abandonné cette idée et commencé à constituer une véritable édition abrégée du roman à destination d'une classe de CM2 et destinée à être lue à voix haute pendant une année. Coïncidence utile, l'année scolaire se divise en cinq période comme le roman est constitué de cinq parties. Il devenait possible, à raison d'une séance hebdomadaire d'une heure, de concentrer l'essentiel de chaque partie du roman sur cinq ou six lectures — donc, de balayer le roman complet au cours de toute l'année, avec une trentaine d'interventions environ.

 

C'est le projet que j'ai présenté à Mme Labay, qui l'a accueilli avec enthousiasme, et à la médiathèque, qui m'a donné le feu vert.

 

Sans renier l'ambition de lire aux élèves le véritable texte d'Hugo et non une version frelatée, je me suis alors consacré au travail d'orfèvre consistant à condenser les chapitres qui m'intéressaient. Le calvaire de Jean Valjean à Digne, chassé de toutes les maisons, pouvait être soulagé d'une ou deux stations sans que le sens général du récit n'en soit altéré. Au cours de ce travail, j'ai toujours privilégié la suppression d'une page à celle d'un paragraphe, la suppression d'un paragraphe à celle d'une phrase, la suppression d'une phrase à celle d'un mot.

 

Le résultat (que je publierai ultérieurement sur ce blog) n'est donc ni une suite d'extraits, ni une réécriture destinée à la jeunesse : c'est une édition abrégée qui respecte la densité et le rythme du roman de Victor Hugo, et sous une forme, ne l'oublions pas, destinée avant tout à être lue à voix haute — sachant que j'allais devoir me faire l'aède des Misérables, j'ai également pris en compte la connaissance que j'avais de mes qualités et défauts de lecteur, pour construire un objet littéraire avec lequel j'allais être à l'aise. J'ai ainsi largement sacrifié, en fin de compte, le chapitre « Tempête sous un crâne », dont je n'ai gardé que quelques lignes, car je ne pensais pas pouvoir le faire vivre à voix haute ; à l'inverse j'ai largement conservé les hésitations nocturnes de Jean Valjean dans la chambre de l'évêque parce que je savais exactement comment j'allais donner vie à ce passage. En quelque sorte, j'ai construit la route devant moi, livre à livre, en espérant trébucher le moins possible.

 

Restait une inconnue de taille : les élèves allaient-ils me suivre ?

 

Hervé de La Haye

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