Les Misérables (1935), film de Richard Boleslawski

Fiche technique

Avec Fredric MARCH (Jean Valjean) • Charles LAUGHTON (Javert) • Sir Cedric HARDWICKE (Monseigneur Bienvenu) • Rochelle HUDSON (Cosette) • John BEAL (Marius) • Frances DRAKE (Éponine).

Réalisé par  Richard BOLESLAWSKI
Producteurs délégués  William GOETZ et Raymond GRIFFITH
Scénario  W. P. LIPZCOMB
Chef opérateur  Gregg TOLAND, A.S.C.
Direction artistique  Richard DAY
Montage  Barbara McLEAN
Direction musicale  Alfred NEWMAN
Son  Frank MAHLER, Roger HEMAN
Costumes  Omar KIAM
Assistant réalisateur  Eric STACEY
Produit par  Darryl ZANUCK

 

Durée : 108 min. Sorti aux États-Unis le 20 avril 1935.

Alors que le film de Raymond Bernard est diffusé sur les écrans français mais pas encore sorti aux États-Unis (il n'y sera projeté qu'en 1936), Darryl Zanuck produit pour la 20th Century Fox la première adaptation américaine des Misérables depuis le début du cinéma parlant. La réalisation du film est confiée à Richard Boleslawski. Cinéaste américain d'origine polonaise, élève de Stanislavski, auteur de deux films polonais qui émigra à la suite de la révolution russe, Boleslawski s'est illustré comme metteur en scène à Broadway avant de revenir derrière la caméra. Réalisateur prolifique (il signe dix-sept films entre 1930 et 1937), il se spécialiste dans les productions historiques de prestige, la plupart produites par la MGM.

Les acteurs

Le film concentre l'essentiel de ses enjeux autour de l'opposition entre Jean Valjean et Javert, qui sont interprétés par deux immenses acteurs de l'époque.

Jean Valjean (Fredric MARCH)
Jean Valjean (Fredric MARCH)

Le rôle de Jean Valjean est confié à Fredric March, mémorable Jekyll & Hyde du film de Rouben Mamoulian, mais également comparse de Gary Cooper et Miriam Hopkins dans Sérénade à trois. Il incarne avec beaucoup de présence le personnage dont le film fait son héros ; le Jean Valjean de Fredric March est à la fois plus jeune, plus expansif, plus combatif que celui de Victor Hugo. Le scénario fait d'ailleurs disparaître toutes les circonstances du roman où Jean Valjean échoue (ses évasions manquées, son périple pour Arras, semé de contretemps, sa capture, et bien sûr le guet-apens dans la masure Gorbeau).

Javert (Charles LAUGHTON)
Javert (Charles LAUGHTON)

Charles Laughton compose un Javert très personnel, dont la rigidité extrême laisse tout juste transparaître une cruauté qui ne s'exprime jamais directement. Son face-à-face final avec Jean Valjean est le seul moment du film où il semble laisser ses émotions prendre le dessus et Charles Laugton y domine totalement Fredric March, bien que Jean Valjean soit en principe le personnage-clef de cette scène. La même année, Laughton s'illustre dans Les Révoltés du Bounty et L'Extravagant M. Ruggles, deux films qui ont profondément marqué sa carrière et pour lesquels il recevra une récompense.

La structure

D'une durée inférieure à deux heures, le film propose évidemment une version très ramassée du roman de Victor Hugo, recentrée sur le personnage de Jean Valjean. Le film est découpé en trois parties séparées par des intertitres, dont le texte dit explicitement que nous suivons le récit de la vie de Jean Valjean.

  • La première partie du film est consacrée au passé de Jean Valjean et à sa rencontre avec l'évêque de Digne.
  • La seconde partie du film débute avec la nomination de M. Madeleine comme maire de Montreuil-sur-Mer, et s'achève sur l'arrivée à Paris de Jean Valjean et Cosette, qui se cachent dans un couvent pour échapper à la police.
  • La troisième partie du film raconte la rencontre entre Cosette et Marius, leur amour naissant, et l'éclatement de l'insurrection qui conduit Jean Valjean à sauver la vie de Marius.

 

L'évêque fait don des chandeliers à Jean Valjean
L'évêque fait don des chandeliers à Jean Valjean

Comme dans la plupart des adaptations brèves, la part belle est donc laissée à la première partie du roman (« Fantine »), qui occupe en durée la moitié du film. La succession des événements connaît toutefois une entorse surprenante : Jean Valjean va chercher Cosette à Montfermeil avant l'affaire Champmatthieu et la mort de Fantine ; on a donc la surprise d'assister, dans cette version, à une scène inédite chez Hugo : les retrouvailles entre l'enfant et sa mère mourante.

 

La seconde partie du roman (« Cosette ») est très simplifiée. On peut regretter que l'une des scènes les plus célèbres de l'œuvre (la rencontre de Jean Valjean et Cosette) soit à ce point réécrite ; mais il serait juste d'ajouter que la jeune actrice qui tient le rôle de Cosette enfant n'est guère convaincante. Boleslawski et son scénariste réussissent en tout cas le tour de force de concentrer l'essentiel de cette seconde partie en une séquence de trois minutes. On n'aperçoit que fugitivement les Thénardier ; on ne les reverra plus.

La troisième partie du roman (« Marius ») disparaît presque totalement ; il n'en subsiste que la rencontre entre Marius et Cosette. La quatrième et la cinquième partie sont fortement recomposées pour les besoins du scénario. Le choix le plus douloureux pour l'amateur de Hugo reste la disparition complète du personnage de Gavroche.

L'imagerie hollywoodienne

Ce qui surprend le plus, à la première vision du film, c'est un élément dont il est difficile de déterminer s'il s'agit d'une erreur de lecture du roman ou d'un choix esthétique : on nous montre Jean Valjean effectuer sa peine de « galérien »… aux galères. Quelques minutes après le début du film surgissent des visions qui frappent l'imaginaire : à fond de cale, maigres, portant de longues barbes, les condamnés rament au rythme d'un gong et au moindre signe de relâchement, les coups pleuvent avec une violence inouïe. On est plus près de Ben Hur que des Misérables, mais il n'est pas certain que cela aurait déplu à Victor Hugo. En tout cas, le ton est donné : le film est une production hollywoodienne, il ne faut y chercher ni la fidélité au roman, ni la fidélité aux réalités historiques du temps ; mais le spectacle sera de premier ordre.

Extrait : Jean Valjean aux galères

La tonalité du film s'éloigne à plusieurs reprises de celle du roman. Ainsi la lente traque de Jean Valjean et Cosette par la police dans les rues de Paris (À chasse noire, meute muette) trouve-t-elle son expression cinématographique sous forme d'une course-poursuite haletante qui oppose Jean Valjean et Cosette à bord d'une carriole et les chevaux de Javert et de ses agents.

 

Plus d'une fois, le spectateur français s'étonnera des incohérences historiques qui pointent çà et là (la mairie de Montreuil-sur-Mer arborait-elle réellement la mention « République française » sous la restauration ?). Proche du ridicule est la revendication qui devient à l'origine de la révolte étudiante : loin d'être une insurrection d'inspiration républicaine (le film ne dit à aucun moment sous quel régime politique se trouve la France à l'époque), il s'agit d'un mouvement pour la défense du droit des anciens forçats !

 

Dès sa première apparition, Marius annonce clairement sa position, qui est celle du film : « Nous ne sommes pas des révolutionnaires, nous ne faisons pas de politique. » Tout semble se passer comme si le scénariste avait volontairement évacué le propos politique du roman, en tout cas sa teneur révolutionnaire, quitte à le remplacer par n'importe quoi d'autre.

 

En particulier, on voit disparaître du film toute notion de classe, si importante chez Hugo. Dans le roman, au fond de sa misère, Thénardier crache à Jean Valjean que sa famille et lui-même ont été des bourgeois, eux ; et à plusieurs reprises, il reproche à Jean Valjean de se déguiser en pauvre.

Éponine, Marius et Cosette
Éponine, Marius et Cosette

Dans ce film, tous les personnages semblent appartenir à la bourgeoisie. Ainsi le face-à-face entre Fantine et M. Madeleine est-il tout autre ; loin d'être accablée, Fantine fait une entrée théâtrale dans le bureau du maire pour lui dire sa façon de penser. Le crachat qu'elle lui lance n'est plus l'insulte désespérée que jette une moins que rien à un notable, mais un geste de défi dirigé par une femme contre un homme de pouvoir.

 

Quant à Éponine, elle n'est plus la fille Thénardier qui aime Marius en secret, mais une jeune femme qui fait partie du même groupe d'étudiants que Marius, qui est peut-être même sa compagne, et qu'il délaisse pour Cosette.

On peut s'offusquer de tout cela, mais rien n'y fait : les images de l'insurrection sont d'une grande puissance dramatique, autant que la harangue du jeune John Carradine dans le rôle fugitif d'Enjolras, autant que la descente de Jean Valjean dans les égouts. De bout en bout, la mise en scène rattrape haut la main les choix contestables du scénario.

Un parcours christique

La lecture très partielle que le film de Boleslawski rend de Victor Hugo a également le mérite de saisir certains des fils qui parcourent l'œuvre et de les tirer jusqu'au bout.

 

D'une part, comme souvent dans le cinéma hollywoodien, la psychologie des personnages est mise en avant, les motivations sont exprimées, expliquées, généralement par le dialogue. Les agissements de Javert deviennent ainsi la pure application d'un principe clairement énoncé au début du film.

Mais ce travers a également des conséquences intéressantes car il rend visible (et exploitable sur le plan dramatique) un élément qui n'est présent chez Hugo que de manière feutrée — je veux parler de la jalousie de Jean Valjean. Dans le film, Jean Valjean jaloux accuse Cosette de l'abandonner pour Marius. Cosette, surprise, lâche « Mais… je vous considère comme mon père. » Cette scène stupéfiante, filmée comme le cinéma américain filme les dialogue amoureux, avec le visage des deux acteurs en gros plan dans le même cadre, à quelques centimètres l'un de l'autre, comme si à tout instant la séquence pouvait se clore sur un baiser libérateur, est d'une force rare, dérangeante et fascinante à la fois. Jean Valjean n'étant pas, dans ce film, le personnage naïf dépeint par Victor Hugo, il n'en apparaît que plus égoïste et presque manipulateur (a-t-il pris Cosette sous sa protection dans l'idée d'en faire sa femme ?).

D'autre part, le sous-texte religieux du roman est habilement restitué, non dans le dialogue, qui reste discret, mais à l'image (les symboles religieux sont omniprésents ; dès son procès Jean Valjean est sous la protection symbolique d'un Christ en croix) et dans la bande sonore. À Paris, c'est en entendant sonner les cloches d'une église de Jean Valjean a l'idée qui leur permettra, à Cosette et lui, de se cacher.

 

Quant à la partition du film, composée et dirigée par Alfred Newman, elle est peu abondante en quantité mais frappe lorsqu'elle accompagne les séquences-pivots qui conduisent aux intertitres. Graphiquement, ces panneaux qui indiquent le découpage du film sont illustrés d'une image montrant la silhouette de Valjean, bâton à la main, au sommet d'un tertre, entouré de rayons solaires. Musicalement, ils sont illustrés par une musique pour chœurs et orchestre, dont l'emphase s'associe aux images pour confèrer au film des accents de fresque biblique. La barbe christique de Jean Valjean dans la première partie du film prend alors tout son sens.

 

Tout cela pourra surprendre les admirateurs du film de Raymond Bernard, plus sobre, plus subtil, plus scrupuleux. Mais par ses choix radicaux, la version de Richard Boleslawski s'impose comme l'une des adaptations les plus saisissantes du roman ; il est donc infiniment regrettable qu'elle soit inédite en DVD en France.

 

En 1952, ce film a fait l'objet d'un curieux remake signé Lewis Milestone sur lequel reviendrons prochainement.

 

Hervé de La Haye

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